Des portraits, oui. Des funnels, non.
Pourquoi un portrait personnalisé n’est pas un produit
On m’a expliqué très sérieusement que je pourrais “scaler” mon activité de portraits.
Automatiser les demandes. Optimiser le tunnel. Transformer des visiteurs en clients en trois clics.
Sur un slide PowerPoint, ça a l’air brillant.
Dans la vraie vie, ça ressemble surtout à une tentative d’industrialiser quelque chose qui, par définition, ne devrait pas l’être: le lien humain, l’art et l’artisanat.
Ce n’est pas la première fois que cette logique me tombe dessus.
Côté pro, j’ai déjà consacré un article/newsletter entier aux funels appliqués aux métiers du soin, de l’aide et du “développement personnel”: comment on pousse des coachs, thérapeutes ou accompagnant·es à traiter la vulnérabilité humaine comme un “parcours client” à optimiser. (Pour les curieux·ses, c’est ici : The Sales Funnel That Hates Humans)
Je parle d’une autre déclinaison du même problème : celle qui s’invite dans les gestes symboliques – un portrait, un hommage, un cadeau pour quelqu’un qui compte encore.

Le langage du “scaling” appliqué aux gens
Dans ce petit monde, on ne parle plus de personnes.
On parle de “leads”, de “conversions”, de “nurturing”, de “segments”.
On t’explique, très sérieusement, que tu devrais :
- “gagner du temps” sur les échanges,
- “optimiser” ton processus,
- “booster ton tunnel” pour vendre plus de portraits personnalisés.
En parallèle, tu vois défiler des pubs qui annoncent fièrement que “l’ère est conversationnelle” – pour te vendre un chatbot IA qui “parle comme un humain” à ta place.
En gros: externaliser la conversation, l’installer entre ton business et les gens, et appeler ça du lien.
Les clients parlent à une machine, persuadés d’être écoutés.
Moi, j’appelle ça finaliser la coupure : achever ce qui avait commencé depuis longtemps entre nous et les autres, comme entre nous et nous‑mêmes.
Parler à une IA pour faire semblant de discuter, pendant que, derrière l’écran, on devient une coque vide qui laisse un système répondre à sa place.
Au milieu de tout ça, si tu dis que tu n’as pas envie de faire semblant de discuter avec des avatars pendant que ton “agent IA” gère tes prospects, on te qualifie gentiment d’“asociale”.
Ironique, non ?
Personne ne se demande vraiment sur quoi on est en train de gagner du temps.
Parce qu’on ne peut pas “gagner du temps” sur la mort d’un proche, sur une relation compliquée, sur un lien qu’on essaie de sauver, sur quelqu’un qu’on n’ose pas appeler.
Si on gagne du temps sur la relation, il reste quoi à la fin ?
Un fichier Excel propre collé sur la porte du frigo, et un grand vide soigneusement optimisé.
La simplicité qui complique tout
La promesse est toujours la même : “simplifier ta vie”.
Plus de technologie, plus d’outils, plus d’automations.
Résultat : on passe ses journées à entretenir des systèmes censés nous libérer.
On devient technicien·ne de sa propre aliénation :
- on paramètre des scénarios,
- on surveille des stats,
- on parle à “une liste” de milliers de gens dont on ne sait rien, en espérant en aspirer quelques‑uns au passage.
Tout est plus “fluide”, paraît‑il.
Sauf qu’on ne sait plus très bien avec qui on parle, ni pourquoi.

Quand les gestes symboliques deviennent des “use cases”
Dans la langue des tunnels, un portrait devient un “produit personnalisé” parmi d’autres :
- même page type,
- même promesse “simple, rapide, efficace”,
- même case “cadeau original” dans une liste d’options.
Juste cocher une case de plus.
Le problème, ce n’est pas le fait de payer quelque chose.
Le problème, c’est quand le cadre industriel écrase l’intention.
Tu veux dire à quelqu’un: “je t’aime”,
et tu te retrouves à remplir un formulaire de paiement avec demande de livraison express.
On perd en route tout le sens du geste humain.
Le funel aspire. Le portrait regarde.
Dans un funel, il y a toujours un mouvement vertical :
quelqu’un aspire, quelqu’un est aspiré.
L’objectif n’est pas la rencontre.
L’objectif est le passage d’une case à l’autre.
Dans un portrait (comme dans mes accompagnements pro), tel que je le conçois, c’est l’inverse :
- il n’y a pas de prédateur et de proie,
- il y a deux personnes qui se regardent.
L’une accepte d’être vue, avec ce que ça implique de nudité, de mémoire, de contradictions.
L’autre accepte de prendre ce regard au sérieux, de ne pas le transformer en “contenu”.
Tu peux essayer de “scaler” ça si tu veux.
Mais assez vite, tu te rends compte que ce que tu optimises, ce n’est pas la qualité du lien :
c’est ta capacité à ne plus le sentir.
Pourquoi je ne veux pas “scaler” mes portraits
Je ne fais pas des portraits pour flatter un ego ou nourrir un profil LinkedIn.
Je ne suis pas là pour remplir un tableau de prospects, mais pour rencontrer des histoires.
Oui, je gagne ma vie avec ça.
Oui, je facture.
Non, je ne vais pas prétendre que je fais tout “pour l’amour de l’art”.
Mais ça ne justifie pas de transformer les gens en KPI.
Ce n’est pas une croisade anti‑marketing. C’est juste un refus de sacrifier la relation sur l’autel de l’optimisation.
Je ne veux pas :
- faire 10 000 portraits à la chaîne à l’aide d’un “agent IA”,
- promettre “portrait express livré en 24h” comme une livraison Prime,
- multiplier les commandes juste pour pouvoir poster des “résultats” et des “témoignages clients” toutes les semaines.
Pas parce que je suis pure, mais parce que je sais que la qualité de ce que je fais s’effondrerait – et, avec elle, tout ce qui fait de ma vie un événement encore appréciable: le respect que j’ai pour les personnes qui me confient quelque chose, et celui que j’ai pour moi‑même.

Ce que je protège en travaillant “mal” (selon le marché)
En refusant les funels optimisés, je perds:
- des demandes rapides “juste pour avoir un truc sympa”,
- des gens qui veulent du “pas cher en 10 versions”,
- des chiffres qui montent vite – en tout cas, c’est la promesse. En pratique, beaucoup de temps passé à produire, à poster, à “être partout”, à payer des pubs… pour des résultats très variables. Les contenus se gomment les uns les autres: mêmes promesses, mêmes structures, mêmes arguments. Et surtout, les mêmes mots-clés partout – jusqu’au “scaler” qu’on retrouve aussi bien dans le SaaS que dans les offres de soin et d’accompagnement émotionnel.
Je gagne autre chose:
- le droit de dire non quand la demande sonne creux,
- le temps d’avoir un vrai échange, même court,
- la possibilité pour l’autre d’arriver avec ses trous, ses maladresses, ses silences. Sans le renvoyer vers une FAQ, un chatbot, ou pire : rien du tout, juste un bouton “payer”, sans possibilité de poser une question.
J’écris des emails à la main, à chaque commande. Oui, à la main. À chaque fois. Aujourd’hui, ça paraît presque invraisemblable de s’adresser à ses clients individuellement. Et pourtant, cela existe encore.
Ce qui me sidère, dans ce monde déjà pas très reluisant, c’est qu’au final une grande partie des “pros” ne capte même plus l’existence de la personne à qui elle vend quelque chose. Son passage ne laisse plus rien d’autre qu’une trace de données dans un tableau Analytics. Aucun contact réel, juste un tunnel bien huilé pour faire passer une proie d’une pub à un bouton “payer”, sans jamais lui parler autrement qu’en séquence automatisée.
C’est ça, la normalité, l’évolution, le progrès ?
La vie comme un tableau Excel: l’amitié transformée en KPI, les épouses et maris en ROI, les clients en chiffres. Traiter les humains comme des lignes dans un tableur ne produit pas exactement les meilleurs effets, ni en business ni dans le reste de la vie. Il suffit de regarder autour.
Je préfère travailler avec moins de personnes, mais dans des conditions où ce que je fais a encore un sens. Ce n’est pas une posture morale, quoi que… C’est surtout une manière de protéger ma santé mentale et la qualité de ce que je propose.
Ce que je fais, concrètement
Un portrait, pour moi, ce n’est pas “un produit”.
C’est une manière de tenir un lien, de faire un geste pour quelqu’un, de matérialiser quelque chose qu’on ne sait pas dire autrement.
Concrètement :
- quelqu’un m’écrit,
- on parle de la personne concernée, du contexte, de ce qui se joue,
- je dis si je me sens capable de le faire ou pas,
- on se met d’accord sur un format, un délai, un prix,
- je travaille, puis je livre.
Pas de chatbot pour faire semblant de converser.
Pas de séquence mail automatique “pour te rapprocher de l’achat”.
Pas de bouton “ajouter au panier”.
Ce que je vends, ce n’est pas une image vite faite.
C’est du temps d’attention.
Ma clarté à moi
Mon but n’est pas de remplir un réservoir de clients anonymes.
Mon but est de créer des objets qui durent, pour des personnes que j’ai pris le temps de comprendre un minimum.
Si tu cherches un processus optimisé, automatisé, avec options à cocher et délais impossibles, tu trouveras sans problème.
Le marché est plein de solutions pour ça – et de chatbots ravis de te faire la conversation.
Si tu cherches quelque chose de plus sincère, un peu plus lent (encore que… c’est loin, la Chine), un peu moins “scalable”, on peut discuter.
Et si tu veux voir comment se concrétise ce “on peut discuter”, tu trouveras les détails ici :
→ Portraits.
Des nouvelles de l’atelier, des articles de fond sur la clarté et le marketing doux, et quelques coulisses de mes projets de portraits. Une à deux fois par mois, pas plus.


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